Profils et parcours des personnes en reconversion dans l’artisanat : une étude CMA France / ISM

reconversion professionnelle

L’Institut Supérieur des Métiers a conduit à la demande des Chambres de Métiers et de l’Artisanat, un vaste chantier d’étude sur les reconversions vers les métiers de l’artisanat. Celle-ci repose sur une analyse de la donnée publique disponible (INSEE BTS, SINE) et sur trois enquêtes complémentaires : l’une menée auprès de 3 215 chefs d’entreprise artisanale, l’autre auprès de 670 apprenants en formation de reconversion, complétée de 20 entretiens qualitatifs. Ces travaux ont permis :

  • de quantifier le phénomène : si la presse se fait souvent l’écho des reconversions dans l’artisanat, aucune étude ne permettait jusqu’alors d’évaluer l’ampleur de ces parcours ;
  • de caractériser le profil des personnes concernées, de même que leurs motivations : ces profils sont-ils comparables à l’analyse qui en a été faite par France Compétences ?
  • d’évaluer, enfin, l’efficacité des dispositifs d’accompagnement existants, alors que les politiques publiques dédiées font l’objet de débats. Quels sont les dispositifs mobilisés par ces personnes en reconversion ? Comment se préparent-elles à l’exercice de leur nouveau métier ?

Définition : La reconversion professionnelle se caractérise par le passage d’un métier à un autre métier, sans lien direct avec le premier.

Le premier constat de l’étude est que la reconversion constitue un phénomène massif, qui traverse l’ensemble des métiers de l’artisanat et des statuts : créateurs d’entreprise, salariés ou apprentis. L’étude permet d’estimer à environ 235 000 le nombre de personnes engagées chaque année dans une démarche de reconversion :

  • environ 160 000 salariés actifs en 2024 en entreprise artisanale (soit 10%) ont changé de métier, dont 100.000 (6%) pour un métier radicalement différent.
  • A minima 75 000 créateurs d’entreprise artisanale en 2024 sont issus d’une reconversion ;
  • 7 000 apprentis de plus de 25 ans ont entrepris une démarche de reconversion en entreprise artisanale.

Il y a toujours eu des reconversions dans les métiers de l’artisanat, mais le phénomène a pris de l’ampleur depuis une décennie, notamment à l’occasion de la crise sanitaire.

Comparativement à l’ensemble des personnes en reconversion, ceux qui choisissent un métier de l’artisanat présentent des similitudes en matière de profils :

  • les femmes sont deux fois plus représentées que leur part dans les emplois des entreprises
  • les reconversions interviennent à tous âges : on constate toutefois des fréquences plus importantes en début de carrière (parmi les moins de 30 ans) et en milieu de carrière.

L’étude met néanmoins en avant un certain nombre de caractéristiques concernant ce public en reconversion dans l’artisanat :

  • les anciens ouvriers/employés sont majoritaires, ce qui correspond à la structure des emplois dans ces très petites entreprises. Les métiers de l’artisanat offrent donc des passerelles professionnelles aux ouvriers et employés en reconversion souvent issus, des métiers tertiaires à faible qualification ou des métiers de l’industrie. Ces débouchés offerts par l’artisanat sont essentiels, dans la mesure où les ouvriers sont globalement sous-représentés parmi les publics en reconversion (voir à ce sujet l’étude de France Compétences).
  • les anciens cadres représentent quant à eux 10% des apprenants en formation de reconversion et 20% des créateurs d’entreprises issus d’une reconversion. Ces parcours sont souvent repris dans les médias, car ils échappent à la logique ascensionnelle des schémas éducatifs et professionnels.
  • troisième caractéristique, la dimension entrepreneuriale est très fréquente : le changement de métier se double ainsi souvent d’un projet de création d’entreprise.

Les profils des personnes en reconversion sont donc variés :

  • Personnes issues d’emplois précaires ou peu qualifiées
  • Jeunes adultes en « réorientation professionnelle post-scolaire ou universitaire » : ces parcours sont de plus en plus fréquents et renvoient aux défaillances de l’orientation
  • Récidivistes  : ceux -là enchainent des changements de métiers
  • Cadres en quête de sens
  • Entrepreneurs :  le désir d’indépendance est souvent la première motivation pour ces personnes.

Dans un contexte de mutations du marché du travail, un constat s’impose : la quête de sens constitue la motivation la plus fréquemment exprimée. Ces métiers sont largement associés à des activités utiles et concrètes, porteuses de valeur et en phase avec la transition écologique. La crise sanitaire a profondément modifié l’image de ces métiers : 44 % des chefs d’entreprise artisanales estiment que leur métier est essentiel à la population.

D’autres facteurs entrent également en jeu dans les parcours de reconversion. Ainsi, 19 % des créateurs d’entreprise en reconversion déclarent avoir quitté leur précédent emploi en raison de conditions de travail jugées difficiles. Par ailleurs, 27 % d’entre eux évoquent la volonté de mieux équilibrer vie professionnelle et vie personnelle comme un élément déterminant de leur choix.

De ce fait, la reconversion par la création d’entreprise s’inscrit dans une quête d’autonomie. Il s’agit d’un phénomène qui s’est fortement accéléré ces dix dernières années. L’étude menée auprès des chefs d’entreprise artisanale montre qu’un tiers d’entre eux est aujourd’hui issu d’une reconversion professionnelle. Cette proportion varie selon les secteurs : 19 % dans l’artisanat du BTP, 36 % dans l’artisanat de l’alimentation, 40 % dans l’artisanat des services et 51 % dans l’artisanat de fabrication.

Les parcours d’entrée dans le nouveau métier sont également très variés et le suivi d’une formation préalable est loin d’être la règle (même si cela est vivement recommandé !).

Il semble qu’une majorité de personnes changent de métier par une prise directe d’emploi en entreprise, sans suivre de formation préalable. Dans ce cas de figure, la transition professionnelle est rapide et l’apprentissage du métier se fait de façon informelle, en situation de travail. Les artisans sont en effet culturellement investis dans la transmission des compétences (ce pourquoi d’ailleurs la filière d’apprentissage est particulièrement développée dans l’artisanat). Les personnes accueillies peuvent d’ailleurs reprendre une formation par la suite.

D’autres personens en reconversion reprennent une formation diplômante ou certifiante. Pour ces derniers le parcours de reconversion est plus long dans sa préparation. Le suivi d’une formation semble obéir à deux déterminants principaux :

  • le caractère plus ou moins radical du changement de métier, la technicité du métier choisi (voire son caractère réglementée, si une création d ‘entreprise est envisagée) ;
  • la capacité à réunir les financements : le coût d’un CAP en formation continue est lourd pour des adultes devant faire face à des charges financières ou parentales. C’est pourquoi la majorité des apprenants sont soit demandeurs d’emploi (ceux-là ont accès aux financements de France Travail et des Régions), soit apprentis (pour les moins de 30 ans) : l’apprentissage s’est ainsi révélé comme une filière adaptée car elle permet un financement de la formation et garantit un revenu à l’apprenti.

Globalement, les dispositifs de financement dédiés aux reconversion (Projet de transition professionnelle) sont peu mobilisés par ces publics (moins de 10% des apprenants en formation de reconversion). Outre les fonds de France Travail et des Régions, le CPF est souvent mobilisé, de même que des fonds personnels.

Concernant la formulation du projet, les personnes privilégient en premier les contacts avec les professionnels et les périodes d’immersion en entreprise. Le Bilan de compétences vient en second, puis le Conseil en Evolution Professionnelle.

Les difficultés de recrutement sont structurelles dans de nombreux métiers de l’artisanat et plus élevées qu’en moyenne. Trop peu de jeunes sont préparés en formation initiale à ces métiers, au regard des besoins de recrutement. En conséquence, dans l’artisanat, 28 % des entreprises employeuses ont des emplois « non pourvus » (enquête menée auprès de 1 300 entreprises artisanales employeuses en 2025).

Face à ces tensions, les chefs d’entreprise accueillent volontés des personnes en reconversion :

  • la motivation est le premier critère cité pour le recrutement, par 61 % des artisans à l’enquête (devant l’expérience et la détention d’un diplôme) ;
  • 68 % d’entre eux sont favorables à l’embauche de personnes en reconversion, et 30 % ont déjà franchi le pas.

Télécharger le rapport d'étude 

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Article rédigé par Svend Candil-Petersen, Institut Supérieur des Métiers