Cette enquête vise à répondre aux questions suivantes :

  • comment se déroule le processus d’installation dans l’artisanat de production ?
  • quelles sont les caractéristiques des entreprises immatriculées depuis moins de trois ans et de leurs repreneurs ? quels sont notamment les nouveaux profils émergents des dirigeants ?
  • quel est le niveau technique, commercial, et de gestion de ces entreprises en phase de primo-développement et quels sont les principaux problèmes rencontrés durant les premières années d’installation ?
  • quels sont, enfin, les besoins d’accompagnement de ces jeunes entreprises ?

Les travaux d’enquête se sont déroulés en deux temps. 30 entretiens qualitatifs ont d’abord été conduits auprès de dirigeants installés depuis moins de 3 ans. Sur la base de ces résultats, un questionnaire a été administré par voie téléphonique auprès d’un échantillon représentatif de 15935 entreprises immatriculées exerçant à titre principal dans l’une ou l’autre des activités de l’artisanat de production, immatriculées entre le 1er janvier 2006 et le 31 décembre 2008 et créées soit ex nihilo, soit par voie de reprise.

A l’image du tissu manufacturier, les entreprises artisanales de production créées ou reprises sont diverses et présentent des caractéristiques différentes selon leur secteur d’activité (neuf ont été pris en compte dans le cadre de l’étude représentant plus de 150 métiers référencés dans la nomenclature d’activité artisanale). En effet, comme dans les autres grandes branches de l’artisanat, le métier, sa culture, « forgent l’homme » ; les conditions d’exercice induisent également des modalités et des coûts d’installation spécifiques. Au-delà des contingences propres à chacun d’entre eux, l’étude permet toutefois de repérer un certain nombre de dénominateurs communs, ainsi que des facteurs de différenciation.

Un premier trait commun est la présence, au sein de chaque secteur et souvent de mêmes entreprises, d’activités concomitantes de production, de réparation et de revente (en moyenne, 61% des entreprises interrogées ont une activité principale de production, 31% de réparation). Dans certains secteurs, comme la fabrication d’équipements mécaniques, ce sont les activités de maintenance qui prédominent (et dans une moindre mesure dans la fabrication d’équipements et de composants informatiques, électriques et électroniques, ainsi que l’imprimerie). A noter également : 8% des entreprises ont une activité principale de revente.

L’étude montre l’incidence forte du type de clientèle sur les caractéristiques des entreprises nouvellement créées ou reprises. Ainsi, les résultats mettent en évidence un clivage entre deux sous-ensembles :

  • le premier regroupe les entreprises dont la clientèle de particuliers est prédominante, c’est-à-dire une majorité des jeunes entreprises de l’ameublement, du textile/habillement et, dans une moindre mesure, de la fabrication de produits minéraux et de l’industrie du bois et du papier :
    ces entreprises ont une aire de marché fortement ancrée dans la proximité ; elles sont plus souvent unipersonnelles ;
  • le second groupe comprend les entreprises dont la clientèle est constituée majoritairement de professionnels : les équipements mécaniques, l’imprimerie, la fabrication de matériel et de composants électriques, électroniques et informatiques et la transformation des métaux. Ces entreprises sont plus souvent structurées en société (66% d’entre elles) ; la structure d’emploi y est deux fois plus importante, le coût moyen d‘installation trois fois plus élevé ; enfin, l’aire marché est beaucoup plus large.

De façon transversale, l’importance des marchés en « btob » (48% des entreprises interrogées ont une clientèle majoritaire de professionnels, 3% une clientèle institutionnelle), est un facteur de différenciation important des « nouvelles » entreprises de l’artisanat de production, qui explique sans doute des singularités au regard des autres secteurs de l’artisanat :

  • la moindre importance du statut d’entreprise individuelle (40% du stock d’entreprises et des entreprises créées ces trois dernières années, alors que les moyennes pour l’ensemble de l’artisanat sont respectivement de 52% et 59%7) ;
  • la fréquence de l’activité de sous-traitance, qui concerne la moitié des entreprises créées ces trois dernières années (elle est même régulière ou prédominante dans une entreprise sur quatre)8 ;
  • des espaces-marchés plus élargis, cela dès le démarrage de l’activité : un quart des « nouvelles » entreprises de l’artisanat de production ont un marché national ; 12% ont déjà des clients internationaux, ce score élevé indiquant que la propension à exporter apparaît rapidement dès l’installation. Il s’agit là d’un facteur de différenciation essentiel de l’artisanat de production comparativement aux autres branches.

L’intensité des pratiques commerciales est corrélée avec l’envergure des espaces-marchés. Plus les marchés sont larges, plus les initiatives sont développées : 42% des entreprises détiennent un site internet (un score élevé qui traduit une évolution générationnelle)9, 40% investissent dans des encarts publicitaires, un tiers ont édité une plaquette de présentation, 24% participent à des salons, 6% ont embauché un commercial ; moins classique, 18% des entreprises déclarent innover dans leurs produits ou prestations.

L’investissement des « jeunes » entreprises artisanales de production dans le domaine commercial est donc plus important que dans les autres branches de l’artisanat. On constate également une prise en compte des questions environnementales : la moitié des dirigeants a pris des mesures dans le domaine des économies d’énergie de tri et gestion des déchets ; les réglementations, qui ont pu poser des problèmes d’adaptation à leurs prédécesseurs, semblent désormais intégrées.

Fait inattendu, l’étude met également en relief la petite taille des entreprises lors de leur création : 85% des entrepreneurs démarrent seul (un taux largement supérieur à celui observé dans les autres branches de l’artisanat) et l’évolution de l’emploi reste faible durant les trois premières années. Cette faiblesse est étonnante, dans la mesure où le stock d’entreprises -pris dans son ensemble- a une structure d’emploi plus importante que la moyenne de l’artisanat. Elle peut s’expliquer en raison de deux facteurs principaux :

  • Un problème de modèle économique : dans beaucoup d’entreprises, des marges insuffisantes conjuguées à des fluctuations de marché font que le cap de la première embauche est difficile à passer ;
  • Une culture marquée du « travailler seul », observée lors des entretiens qualitatifs : 75% des dirigeants privilégient ce mode d’organisation, préférentiellement à la croissance ou au travail en réseau.

Cette faiblesse de l’emploi salarié n’est pas compensée par la présence du conjoint, actif dans seulement 15% des entreprises. En conséquence, on observe des temps de travail très importants, également destinés à compenser une faible rentabilité. Les modalités d’installation sont assez semblables à celles observées dans les autres branches de l’artisanat :

  • Les motivations des dirigeants sont similaires : on s’installe pour être indépendant, par passion. Comme dans les autres secteurs, l’installation contrainte (« en l’absence d’autre solution d’emploi ») ne concerne qu’un dirigeant sur dix.
  • Le choix de localisation de l’entreprise obéit prioritairement à une facilité personnelle (la proximité du domicile est citée par 56% des dirigeants). On remarque néanmoins que près d’un dirigeant sur cinq éprouve des difficultés à trouver un local.
  • Les coûts d’installation sont très variables et il y a des opportunités pour tous types de budget : 30% des installations mobilisent moins de 8000 euros ; 40% de 8000 à 40.000 euros ; 30% plus de 40.000 euros. Le recours au prêt bancaire devient majoritaire après 8000 euros. A noter : les entreprises de production sont un peu plus nombreuses à mobiliser les aides publiques que les autres secteurs étudiés : c’est le cas de 60% d’entre elles, l’ACCRE étant le principal dispositif : 40%.

Enfin, à l’instar des autres branches de l’artisanat, les réseaux d’appui à la création d’entreprises restent peu mobilisés : 38% des entrepreneurs préparent leur projet seul ; les autres s’appuient principalement sur leur entourage familial (58%). Le premier réseau cité (par 17%) est celui des chambres de métiers et de l’artisanat. Une particularité cependant : l’expert comptable a moins de poids que dans d’autres activités de l’artisanat (il n’est cité que par 10%11).

Les cas de reprise (15% des installations) ne font pas exception : le repérage des affaires se fait principalement par les connaissances du dirigeant ou sa prospection individuelle (il est vrai que 21% sont des transmissions familiales et 32% des transmissions de patron à salarié). La reprise est globalement peu encadrée : seuls 30% des dirigeants prennent la précaution d’un diagnostic technique de l’équipement. L’unique singularité des repreneurs d’entreprises de production est de plus solliciter l’appui du cédant (c’est le cas d’une reprise sur deux).

Quel est le profil de ces dirigeants, qui apparaissent bien « isolés » dans la conduite de leur projet ? L’étude met en avant leurs singularités :

  • près d’un dirigeant sur trois (contre 18% dans l’artisanat en moyenne) est diplômé de l’enseignement supérieur (cette proportion montant à 50% dans les secteurs de fabrication de matériel ou composants électriques ou électroniques, ou dans l’imprimerie-édition).
  • En cohérence avec ce niveau d’études plus élevé, on constate parmi les dirigeants une présence plus importante d’anciens cadres ou professions intermédiaires (4 dirigeants sur 10). Par ailleurs, la moitié des entrepreneurs a réalisé son parcours professionnel en dehors de l’artisanat (un quart dans des entreprises de 10 à 50 salariés, un quart dans des moyennes et grandes entreprises).

Les activités de production sont donc, au sein de la famille artisanale, celles qui accueillent le plus de « nouveaux entrants », c’est-à-dire de personnes rejoignant l’artisanat à l’occasion de leur projet de création ou de reprise d’entreprise. Un autre indicateur est la part des « seniors entrepreneurs » (âgés de plus de 50 ans) qui représentent un cas d’installation sur 10.

Ces évolutions, constatées avec moins d’ampleur dans les autres branches de l’artisanat, induisent des modalités d’organisation et de management des entreprises spécifiques, comme une plus grande ouverture au travail en réseau ou aux dynamiques de sous-traitance (cela avait été déjà mis en évidence sur le champ du bâtiment et des travaux publics). Ces profils de dirigeants ont aussi une plus grande implication dans le domaine commercial (même si, paradoxalement, ils sont les plus demandeurs d’appui ou de formation dans ce domaine). Enfin, ils mobilisent mieux les réseaux d’accompagnement et les dispositifs d’aides.

Par leur parcours professionnel et à travers les dynamiques des marchés en « btob », les nouveaux entrepreneurs de l’artisanat de production sont donc formés aux valeurs et usages du monde industriel. L’intégration dans le monde de l’artisanat s’opère cependant rapidement : les deux tiers d’entre eux se définissent bien comme « artisans » ; 19% se voient plutôt comme « chefs d’entreprise », 11% comme des indépendants et 8% comme des artistes-créateurs (l’artisanat de production comprend de nombreux professionnels de métiers d’art).

Le bilan à 3 ans fait apparaître des résultats financiers en demi-teinte : dans la moitié des cas, les dirigeants connaissent une baisse de revenus par rapport à leur emploi précédent (la situation semble plus difficile encore dans les activités tournées vers une clientèle de particuliers).
Concernant les objectifs stratégiques, la population se divise en deux groupes égaux : 50% ont un objectif de croissance et de développement ; 50% ont pour but prioritaire de stabiliser l’activité.

De fait, à l’issue de l’enquête, il semble que le principal problème rencontré par ces entreprises soit de pouvoir atteindre une taille critique, la croissance étant freinée par un financement de départ souvent insuffisant, une forte fluctuation d’activité (moins sensible dans les autres branches de l’artisanat) et surtout des marges et une rentabilité insuffisantes.
Dans la mesure où l’artisanat de production est la source principale de renouvellement du tissu industriel, il semble donc nécessaire de mieux accompagner ces « jeunes » entreprises dans l’analyse de rentabilité et la gestion de leur croissance.