Enquête auprès des apprenties de l’alimentation (Observatoire des métiers de l’alimentation)

L’Institut Supérieur des Métiers a présenté, lors de la 2e journée d’Echanges de l’Observatoire des Métiers de l’alimentation (13 septembre 2023), les résultats d’une enquête quantitative et qualitative menée auprès d’apprenties dans un métier de l’alimentation.

Cette enquête avait pour objectif de caractériser le portrait et le parcours des apprenties (par comparaison aux hommes apprentis), cela dans les principaux diplômes des coeurs de métier de l’alimentation (boulanger, boucher, charcutier, chocolatier-confiseur, pâtissier, poissonnier).

  • Analyser les motivations des choix d’orientation
  • Etudier le parcours de recherche d’un maître d’apprentissage
  • Analyser les modalités d’insertion dans un environnement professionnel majoritairement masculin
  • Connaître le point de vue des apprenties sur les freins à une meilleure mixité des métiers.

L’analyse des cohortes d’apprentis sur la période 2013-2022 montre en effet une féminisation à géométrie variable selon les métiers. Si la part des femmes parmi les apprentis (hors diplômes de vente) est passée de 15% en 2012 à 25% en 2021, la féminisation concerne surtout les métiers du sucre et de la farine. Le métier de chocolatier est le plus féminisé (51% des apprentis sont des femmes), au contraire de la boucherie (6%).

source : DEPP/enquête SIFA, traitement ISM – femmes apprenties dans les diplômes du coeur de métier, quels que soient les secteurs d’emploi.

Les apprenties ont la même origine sociale que les apprentis (les parents sont majoritairement ouvriers/employés ; la part d’enfants d’artisans-commerçants est également surreprésentée). Le profil des apprenties présente néanmoins quelques caractéristiques :

  • De meilleurs résultats scolaires à l’entrée en apprentissage : 64% ont le Brevet des collèges contre 58% des hommes.
  • Des apprenties moins souvent issues de la diversité.
  • un choix du métier plus souvent vocationnel, même s’il est souvent retardé et intervient dans le cadre d’une réorientation ou reconversion.

Pour les apprenties, le  choix du métier est en effet majoritairement une vocation affirmée, intervenue dès l’enfance, et souvent confirmée à l’occasion d’un ou plusieurs stages. Pour ces dernières, la découverte du métier s’est opérée le plus souvent dans le cadre familial, à travers une pratique amateur (cuisine, pâtisserie), à travers des proches exerçant un métier de bouche ou lors d’une visite d’entreprise. Le contact avec la matière (par exemple la farine) peut être également un élément déclencheur.

Une part importante des apprenties rencontrées ont retardé leur entrée en formation : pour obtenir d’abord leur BAC et sécuriser l’avenir, parfois sous l’injonction et la pression des enseignants ou des parents. Dans d’autres cas, le métier était plutôt envisagé comme un hobby et non comme un choix possible de carrière. « « J’ai toujours eu la boulangerie en tête, pas pour faire en mon métier, mais ça m’a toujours intéressée sans jamais vraiment y penser. » Dans ces cas de figure, l’entrée en formation se fait soit après l’obtention du diplôme visé (BAC, BTS), soit après une sortie ou un décrochage du parcours précédemment choisi (désintérêt pour le métier, remise en question).

La découverte du métier peut enfin intervenir tardivement, parfois depuis le monde de l’emploi, à l’occasion d’une rencontre ou d’une première expérience professionnelle. Plus les réorientations sont tardives, plus elles sont muries, car elles ont un impact sur le budget familial. « En classe de 3eme, on ne m’a pas forcément laissé le choix. J’étais jeune, je suis allée en Bac Pro parce qu’il fallait voir avoir un BAC. Ca ne me plaisait pas, donc je suis rentrée dans le monde du travail. J’ai travaillé pour payer mes factures et arrive un moment où il n’est plus possible d’aller travailler avec une boule au ventre.  On se dit qu’on ne peut plus continuer toute une vie professionnelle à travailler juste pour payer les factures, autant s’éclater. »

Concrètement, ces parcours de réorientation concernent plus d’un tiers des apprenties dans ces métiers (au lieu de un quart pour les hommes) :

  • 26% des apprenties viennent du lycée général ou pro, 8% de l’université
  • 10% étaient soit déscolarisées, soit en emploi ou en recherche d’emploi

Un autre résultat de l’étude est de mettre en avant l’insatisfaction fréquente des apprenties concernant leur parcours d’orientation en fin de collège : 43% des apprenties sont insatisfaites de l’accompagnement reçu (contre 34% des hommes dans ces mêmes diplômes). Les apprenties rencontrées s’accordent pour constater que l’artisanat et l’apprentissage ne sont pas des voies valorisées par le corps éducatif (sauf si l’on est mauvais élève). L’environnement familial et le soutien apporté au choix de métier des jeunes femmes sont donc déterminants pour valider le projet et trouver une entreprise d’accueil.

La recherche des entreprises d’accueil est en effet le point noir du parcours d’entrée dans l’apprentissage pour les jeunes femmes.

  • Le temps de recherche est souvent plus long : un quart des apprenties ont dû solliciter plus de 10 entreprises, au lieu de 13% des hommes.
  • L’accueil d’une apprentie présente souvent, dans les faits, un caractère inédit pour les entreprises d’accueil.
  • Les entreprises d’accueil qui acceptent finalement les apprenties ne sont pas toujours les «meilleures boutiques».
  • Les apprenties doivent plus souvent s’éloigner de leur domicile.
  • La grande distribution ne semble pas vraiment une alternative.

Une fois en entreprise, le parcours se déroule bien pour la majorité des apprenties : le taux de satisfaction H/F est quasi-similaire. Certaines jeunes femmes font néanmoins état de remarques sexistes et d’un manque de recadrage, parfois, des dirigeants. Les principaux critères de satisfaction en entreprise sont les suivants :

  • La qualité du maître d’apprentissage.
  • L’ouverture d’esprit du patron, le style de management, la capacité à recadrer d’éventuels débordements verbaux
  • La posture du chef d’entreprise vis-à-vis de l’apprentissage (gagnant/gagnant).
  • L’ouverture au changement, à l’innovation, et la capacité à sortir des routines.
  • Des prises de responsabilité rapides (dès le BP).

Les principaux regrets exprimés sont limpression fréquente de devoir en faire « plus », pour obtenir la même reconnaissance, et des rémunérations/ gratifications jugées insuffisantes en BP/BTM, face aux compétences mises en oeuvre dans l’entreprise. Globalement, un fait générationnel est mis en avant (les jeunes chef/fes d’entreprise semblant plus ouverts en matière de management et d’innovation.

Concernant l’exercice du métier, les apprenties soulignent les nombreux atouts des métiers de l’alimentation, des métiers de sens, de créativité, de plaisir. Ces atouts permettent de dépasser les contraintes attachées à ces métiers physiques, notamment les contraintes horaires.

Les apprenties constatent que ces métiers sont totalement à la portée des femmes, contrairement aux préjugés persistants :

  • Les aménagements des matériaux et matériels (sacs moins lourds, chariots…) ont minimisé la pénibilité des métiers. Certes, les aménagements de poste ne sont pas toujours réalisés, en raison de la faible présence de femmes dans les laboratoires (stockage en hauteur, postes trop haut ou trop bas), ou de contraintes propres à la configuration des locaux, à la taille des apprenties
  • L’apprentissage des bonnes postures paraît encore inégal dans les CFA pour permettre d’éviter les traumatismes physiques (des postures parfois transmises par la médecine du travail ou les professionnels de santé rencontrés).
  • Des qualités professionnelles « de genre » sont reconnues aux apprenties, qu’elles soient techniques (minutie, finition, créativité) ou managériales (écoute).
  • Dans tous les cas, une autre organisation du travail est souvent possible.

La question de la conciliation vie familiale/vie professionnelle se pose pour les jeunes femmes vivant en couple et projetant d’avoir des enfants (notamment le problème de garde d’enfants en cas de démarrage matinal et de travail le week-end). Face à la problématique des horaires, deux alternatives sont parfois envisagées : basculer dans la grande distribution ou enseigner. La problématique est également importante dans la formulation d’un projet de création d’entreprise : quelle que soit la situation familiale, les jeunes femmes n’envisagent pas une vie dévouée entièrement à leur entreprise.

En conclusion, le processus de féminisation est bien engagé et rapide dans les métiers les plus connus, pratiqués et médiatisés. Il y a en revanche peu d’avancée dans les métiers moins connus ou valorisés dans les médias (boucherie, charcuterie, poissonnerie). L’étude met également en exergue la persistance de freins à l’orientation dans ces métiers, chez les enseignants et les parents. Les leviers d’intervention proposés pour lever ces freins sont les suivants :

  • parler de l’apprentissage et des métiers dès le collège, développer les interventions/témoignages de professionnelles dans ces métiers ;
  • développer l’offre de stages (collège, lycée, adultes) et les animations permettant la découverte des produits (viande, farine…) ;
  • former les chefs d’entreprise au management : gestion des questions de genre, solutions techniques et organisationnelles…
Télécharger la synthèse des résultats sur le site de l'Observatoire des Métiers de l'alimentation.